Une année en apprentissage aux Archives Municipales de Rouen

Par Lina L.

« L’apprentissage, c’est essentiel ». Ça, on l’entend souvent, dans la bouche des profs, des CPE, des parents… Mais bien souvent on ne s’en rend compte soi-même qu’à la fin de cet apprentissage. Parce que tant qu’on est dedans, on est surtout concentré sur l’alternance travail/université, sur le partiel de la semaine prochaine, en même temps que le dossier à boucler pour hier, et le rétroplanning qu’on a du mal à suivre. En bref, on est à la fois considéré encore comme un étudiant (qui doit se concentrer entièrement sur ses études) et déjà comme un professionnel (qui doit être expert en son domaine et faire ses 35 voire 39h hebdomadaires). Alors, pour réussir à concilier les deux, il faut un climat de travail agréable et motivant, une équipe pro avec laquelle on s’entend bien, et un maitre d’apprentissage compréhensif. Et tout ça, je l’ai trouvé aux Archives municipales de Rouen.

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Le service des Archives et Documentation de la Ville de Rouen, dirigé par Bénédicte G., m’a accueillie en 2018-2019 au sein d’une équipe de 6 agents, responsables de la conservation et de la communication de 10 km linéaires d’archives publiques, de la période postrévolutionnaire à nos jours. Oui, ça fait « petit » comme service pour une ville de 110 145 habitants, alors on se doute bien qu’ils étaient bien contents d’avoir une apprentie pour participer à l’activité du service ! Mais attention, je parle là sans péjoration aucune. C’est en fait plutôt un avantage que d’être dans une petite structure où la polyvalence est de rigueur, quand on est apprentie et que l’on a tout à apprendre du métier dans la pratique : on découvre toutes les facettes du métier des archives. Voyons plutôt.

Une mission principale captivante

Je suis arrivée dans le service avec une mission bien définie : classer le fonds municipal des archives de la Seconde Guerre mondiale (50 ml). Ma première réaction, quand ma maître de stage m’a proposé ce fonds, ça a été « Ok » direct, et en même temps dans ma tête « on est en 2018 et les archives de la WW2 ne sont toujours pas classées ? ». Alors oui, avant même de commencer mon apprentissage, j’étais déjà super motivée car j’allais mettre le nez dans des documents inédits qui viendraient augmenter les sources pour la recherche sur la Seconde Guerre mondiale.

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Et puis je suis arrivée sur place. J’ai vu l’état des documents, et j’ai compris l’ampleur de la tâche : c’étaient 160 liasses de pseudo vrac, qui avaient survécu aux bombardements, aux déplacements, et à la consultation plus ou moins sauvage (comme il n’y avait aucun inventaire). Pour me préparer à monter à l’assaut de cette « montagne de documents » (je cite un doctorant qui a étudié il y a une vingtaine d’années le plan de Reconstruction de la ville après-guerre), je me suis armée de tous les livres d’histoire qui parlent de Rouen pendant la guerre.

Et quelle ne fut pas ma surprise en réalisant que, en fin de compte, l’histoire de la municipalité était absente du roman historique rouennais. Alors, le classement de ces archives prenait tout son sens : « Rouen, ville martyre », « Rouen désolée », « Rouen dévastée », autant d’adjectif que je retrouvais beaucoup, beaucoup dans les livres. C’était presque De Gaulle lui-même que je lisais, s’il avait parlé de la capitale normande ! Je ne suis pas rouennaise, du coup mon regard extérieur a bien aidé pour ne pas biaiser mon interprétation des faits et des documents et ne pas tomber dans le pathos. Classer ces archives et les mettre à la disposition du public, c’était montrer la réalité concrète des actions entreprises par la municipalité en temps de guerre, pour protéger ses populations, pour assurer le couvre-feu, la distribution d’eau et de nourriture, tempérer l’occupant allemand, relier les deux rives séparées par les ponts en ruine…

Bon, ma formation d’historienne refait surface. Concentrons-nous maintenant sur le volet purement archivistique. Ce fonds était un véritable bac à sable pour apprendre à créer un plan de classement cohérent et pertinent. Ma maître de stage était à l’écoute et de très bon conseil pour trouver comment catégoriser et agencer les articles. On avait des réunions d’avancement régulières, pour valider ou corriger mon travail, et permettre à l’arborescence du plan de classement de prendre forme, malgré l’apparent vrac d’archives. Ça, c’est pour la partie plus intellectuelle du classement.

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Pour ce qui est du classement physique et de la conservation matérielle des documents, c’était moins limpide. Les documents avaient souffert de presque 80 ans de non-conservation, oubliés au départ dans une cave de la mairie, puis placés au grenier. Depuis quelques années, ils avaient retrouvé leur place sur les étagères des magasins de conservation, mais ils étaient toujours dans leurs conditionnements initiaux : des classeurs, des liasses ficelés, des dossiers à sangle. Ça faisait vintage, mais ce n’était pas ce qu’il y avait de mieux pour assurer une conservation pérenne des documents. Mais que voulez-vous, à 6 pour assurer l’ouverture de la salle de lecture, les actions de médiation, les recherches à distance, et les communications internes municipales, tout en faisant tourner administrativement le service, en gérant les ressources documentaires de toute la mairie, en s’occupant du record management des archives courantes, et en avançant autant que possible le classement des fonds non répertoriés… on se doute que le reconditionnement des fonds ne pouvait pas être une priorité.

Qu’à cela ne tienne ! Cela me faisait un aspect de plus du métier à prendre en main : la conservation préventive. J’ai mis en place une campagne de dépoussiérage des documents, grâce aux aspirateurs spécifiques acquis par le service, dans laquelle tous les agents ont été investis. L’idée, c’était de mettre le pied à l’étrier, pour que ce genre de campagne, en interne, puisse être poursuivie par les agents sur les autres fonds, une fois mon apprentissage terminé.

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Après tri, élimination des doublons et reconditionnement, le volume physique du fonds a été réduit à 35 ml comprenant 279 articles. L’instrument de recherche est disponible en salle de lecture, et le fonds ouvert à la communication.

Des missions secondaires multiples

Environ 60 à 70% de mon temps de travail était consacré à la mission principale de classement du fonds de la Seconde Guerre mondiale. Les 30 à 40% restant regroupaient les réunions de service, la présidence/assistance en salle de lecture, la campagne de dépoussiérage, la préparation de commandes de fournitures de conservation, le contact avec les services versant pour préparer des opérations de versement des archives intermédiaires, et les actions de médiations entreprises dans les écoles et collèges de la ville. Oui oui, tout ça. Certaines semaines, je passais plus de temps sur les missions secondaires que sur la principale, mais cela valait le coup. J’ai été intégrée à toutes les actions du service, j’avais vraiment un rôle à jouer, et c’était plus que motivant. J’ai même eu « la chance » (tout est relatif), de prendre part au plan d’urgence de sécurisation des documents essentiels car cette année-là un incendie s’est déclaré sur le toit de la mairie au cours de travaux de rénovation (bien évidement, je n’en parlerais pas aussi légèrement si nous avions eu des dégâts, mais tout s’est très bien passé). Polyvalence, je vous dis ! On s’attend bien en alternance à ne pas faire le travail cliché du stagiaire (photocopie/café), bien entendu, mais je ne suis pas sûre que dans les grandes institutions bien structurées, on puisse faire autant de choses différentes. Là était tout l’intérêt pour moi, spécifiquement en tant qu’apprentie : je voulais être archiviste, certes ; mais le métier d’archiviste, ce n’est pas juste ranger des vieux papiers. Je suis archiviste aujourd’hui, et grâce à cette alternance je sais que j’aime tout particulièrement la conservation préventive et la médiation, tout en étant apte à prendre en charge le classement d’archives anciennes, la mise en place d’une politique de records management, etc.

Des difficultés ?

Bien sûr qu’en un an, passé en bonne partie dans les trains entre Rouen et Paris, j’ai connu des difficultés. Tout d’abord, question logistique : je ne suis ni parisienne, ni rouennaise d’origine, alors il m’était bien difficile au départ de trouver ma place entre ces deux grandes villes à plus de 700 km de mes origines provinciales. Mais ce n’est pas pour autant qu’il faut évincer toutes les propositions d’alternance en province. Le master Archives de Paris 8 est très bien géré pour ce qui est de sa planification, en semaines complètes de cours et semaines complètes de travail. Alors certes le rythme est soutenu avec les trajets à prévoir, mais pas plus fatiguant que quelqu’un qui passe 2h dans le RER et le métro tous les jours pour bosser du coté de Paris. En plus, à partir de février, il n’y avait plus de cours à la fac, donc c’était 100% Rouen, ses parcs bien verts et ses maisons à pan de bois. Le cadre de vie était très bon.

Ensuite, côté scolaire. Le coup de mou de l’hiver, le stress des exams de printemps, l’angoisse de la soutenance en juin… Je l’ai vécu comme n’importe quel autre étudiant. Le moodle de la fac est correct, certains devoirs pouvaient être rendus à distance, et les examens en salle étaient inclus dans le planning annuel. Aucun problème à ne pas être en permanence à la capitale !

Enfin, côté travail. Les coups de mou, ça n’arrive pas qu’à la fac. Les mécompréhensions entre collègues aussi. Mais la communication est la clé. Malgré son agenda très chargé, ma maître de stage était toujours à l’écoute, et d’un soutien sans faille. On pouvait parler pendant des heures des concepts archivistiques et de nos visions respectives du métier. Et oui, bien souvent ça débordait en dehors des heures de travail. Mais bon, quand deux passionnées se rencontrent, difficile de compter les heures !

Classer 50 ml en un an, avec un rythme d’alternance soutenu, des objectifs de chaque part et un diplôme à la clé, ça peut faire peur. Surtout quand on débute tout juste dans le métier, et que l’on n’est pas sûr d’être à la hauteur. Et c’est encore une fois là qu’est tout l’enjeu de l’alternance : on est en apprentissage, même si on se met parfois la pression sur le professionnalisme. On peut poser des questions, on doit apprendre de nos propres mains. On avance et on grandit sans même s’en rendre compte pendant toute une année, au bout de laquelle on est enfin, un archiviste qualifié.

Aujourd’hui, je suis archiviste dans une association d’intérêt public qui compte une quarantaine d’employés. Je suis toute seule pour gérer l’arriéré de classement (300 ml), le Records Management, la création d’un archivage électronique, et participer à la conception d’un nouveau bâtiment administratif (pour ce qui concerne les locaux d’archives, tout du moins), et anticiper le déménagement des fonds. Quel mot je répète depuis le départ ? Ah oui, la polyvalence. Si je n’avais pas vécu une année d’alternance aussi riche que celle-ci, je n’aurais jamais osé postuler, ni n’aurais jamais obtenu un tel poste à peine 2 mois après avoir été diplômée.

Allez, assez parlé de moi. À vous d’écrire votre propre futur, professionnel comme personnel.

 

Lina est diplômée du Master Archives de Paris 8, promotion 2018-2019 (2nd Master). Avant cela, elle a suivi des études d’histoire (licence) et de protection patrimoniale (premier Master) à l’université d’Avignon et des Pays de Vaucluse.

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